Mike T par Mike Thompson.

J’ai eu mon tout 1er job en tant qu’artiste dans une agence de pub. Pas une grosse agence : je faisais des flyers pour des pizzerias, ce genre de choses… J’ai pas trop aimé le délire, alors je me suis tourné vers les boites du coin qui faisaient des T-Shirts. A chaque fois, j’entrais comme membre du staff et je finissais directeur artistique. Je restais le temps d’apprendre le maximum de choses, et quand j’avais tout capté, j’allais vers de plus grosses boites. Jusqu’à ce que j’arrive chez Ecko. Quand j’ai été embauché là-bas, j’ai pris la tête du département T-Shirt. On était que six à s’occuper de tout l’artistique – Mark compris. J’y suis resté un bail, et au bout moment, je suis devenu directeur artistique de la boite. C’est là que les gens ont commencé à faire attention à mon taf, grâce à mes pubs (avec Prince Paul, Big Gipp, DMX…) Elles ont été dans beaucoup de magazines, dans tout le pays, donc ça aide… J’ai passé six ans chez Ecko. Je suis parti quand j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour de la question « T-Shirts », et surtout, je me sentais prêt à sauter le pas pour devenir illustrateur à temps plein. Et puis le management, c’était pas vraiment ma tasse de thé, même si je m’en suis sorti pas trop mal.

Quand je bossais dans des petites boites, je n’avais pas de fonction précise, ils me disaient « dessine des trucs », trois jours après « contrôle la découpe et la fabrication », ensuite « regarde commence se passe l’impression des T-Shirts »… J’ai fait mon 1er T-Shirt en 86, et j’ai toujours en de bons rapports avec les imprimeurs, j’ai toujours été intéressé par leur taf, j’aimais bien aller sur place voir comment ça se passe. Très vite, j’ai remarqué qu’une belle pièce pouvait être complètement transformée voire foirée par l’imprimeur. Ca arrive facilement, ils ne savent pas ce que tu veux faire et des fois ils pensent rattraper une connerie sans savoir qu’ils se gourent. Donc j’allais pas mal sur place et j’ai beaucoup appris sur les encres, les techniques, etc… Et une fois chez Ecko, j’ai sympathisé avec les responsables d’un des plus gros fabricants d’encre du pays. Ils m’ont donné accès à leur labo et là j’ai pas mal tenté de choses avec leurs employés, on a étudié de nouveaux produits en terme d’aspect et de toucher, comme des encre brillantes aux reflets métalliques, des encres qui ressemblent à du denim de jean, etc. Ces techniques qu’on a utilisé pour Ecko ont pas mal influencé le travail des autres boites : j’ai des amis chez Reebok et Nike qui m’ont dit qu’ils faisaient référence à nos T-shirts en séance de travail, qu’ils étudiaient notre matos pour « s’inspirer ».

Certaines commandes sont très vite approuvées et d’autres passent par toutes sortes de canaux décisionnels avant de partir à l’impression. Le pire job que j’ai eu à ce niveau-là, c’était pour EA sports : je devais faire la couverture d’un jeu vidéo et on a fait un nombre modifications incroyable avant que le taf soit fini. EA est une compagnie énorme et mes premiers dessins m’étaient sans cesse renvoyés avec des notes genre « telle expression ne va pas », « ce bras n’est pas assez proportionnel », et une fois le taf achevé, ça a encore pris une éternité pour être approuvé, une vingtaine de mecs ont du donné leur avis, c’était dingue… Depuis que mon travail est plus exposé, je n’ai plus à me taper tout ce cirque, les gens me font plus confiance : j’envoie un dessin abouti et une série de croquis, les types choisissent lequel leur convient, on parle de quel type de plume et de rendu ils ont besoin et après je fais ce que je veux. Avant, les mecs était toujours en train de regarder par-dessus mon épaule de peur que je leur refile de la merde à la fin. Certains employeurs se sont fait beaucoup de souci à cause de moi (rires), beaucoup avaient peur de se retrouver un artwork invendable, et en général, c’est ceux-là qui devenaient des best sellers.

Faut savoir être persévérant dans ce type de taf, et aussi s’efforcer d’être unique et bien à l’aise dans son style. Ca parait con à dire, mais moi par exemple j’ai mis très longtemps à trouver mon propre style. Je pense avoir mis le doigt dessus avec les pubs Ecko. J’avais 25-26 ans. Avant ça j’imitais plus ou moins les gens que j’admirais, comme Norman Rockwell ou d’autres. En ce moment mon style change à nouveau, je me détends avec l’âge : avant, j’essayais d’être super « photographique », de ne jamais laisser traîner un coup de pinceau apparent. Maintenant j’essaye juste d’être « expressif ». Si tu regardes bien mon portrait de Dr.Dre, tu vois que le style est bien plus relâché que le portrait de Method Man fait pour Ecko… Un autre aspect important du taf, c’est les deadlines. La seule fois où j’en ai loupé une – juste après la fac -, ça m’a suffit à comprendre que c’était pas envisageable. Suffit que ça arrive une ou deux fois et les gens ne t’appellent plus. J’ai amené pas mal de potes très doués chez Ecko, certains d’entre eux se sont vite fait dégager parce qu’ils n’arrivaient pas à finir leur taf à temps.

Quand je fais un portrait, je mets toujours un CD de la personne que je peins, ça me permet d’avoir sa voix et son flow à l’esprit. C’est peut-être con mais je crois que ça m’aide beaucoup dans ce que je fais. Ca m’est aussi arrivé d’attraper les pinceaux, d’avoir le déclic à cause d’un titre en particulier. C’est comme ça que j’ai fait la peinture « Donut » de J-Dilla par exemple, j’ai toujours été très fan de lui et un jour, j’écoutais « Fantastic vol.2 » de Slum Village et ça m’a pris. Je suis aussi pas mal fan de comics et manga… En ce moment je suis en train de faire un tableau d’Akira, l’anime japonais, tu connais ? J’avais jamais le temps et ça faisait un bail que je voulais le faire… Sinon mon dessinateur de comics préféré, c’est Alex Ross, de loin. Il est s’est fait connaître avec un livre appelé Marvels et surtout il a créée la série Kingdom Come (avant l’album de Jay-Z). Il peint avec de la gouache et de l’acrylique, son style est hyper-réaliste, très cool. Il a commencé dans une agence de pub, lui aussi, il faisait des maquettes de magazine.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dessiné, mais j’ai commencé à faire ça toute la journée à partir de dix ans. J’ai commencé en reproduisant ce que je voyais dans les comics books, je recopiais Spiderman, ce genre de choses … mon père ramenait pas mal de comic books à la maison, et quand j’avais de bonnes notes, il m’en offrait d’autres… Je me rappelle la première fois que j’ai touché de la thune pour mes dessins. C’était en terminale, au lycée. A l’époque, on faisait des T-Shirts à l’image de la chanson la plus cool de l’été, je me rappelle avoir dessiné « Summertime » de Will Smith (Jazzy Jeff and The Fresh Prince) ou « Fight The Power » de Public Enemy – je ne sais plus lequel -, j’ai touché 150 dollars pour l’artwork et les mecs ont vendu plein de T-shirts… A la base je viens de Clinton dans le Maryland. Maintenant, j’habite à mi-chemin entre Baltimore et Washington DC, toujours dans le Maryland. La question d’aller vivre à New York s’est bien posée, mais j’ai une famille ici, ma femme est près des siens elle aussi, donc on a fait le choix de rester. Avant c’était galère pour les meetings, je bougeais beaucoup, mais depuis que je suis un peu plus « reconnu », j’arrive à faire quasiment tout le taf depuis chez moi, avec le web c’est bien plus cool…

Un jour j’étais en caisse avec ma famille et j’ai eu un coup de fil. Le mec disait être l’agent de Kanye West : « Kanye veut que vous fassiez une peinture pour son clip ». Le type sortait de nulle part, je lui avais jamais filé mon numéro alors que j’ai cru qu’un pote me faisait une blague (rires), le mec m’a dit « écoutez, je vous le passe » ! J’ai discuté avec Kanye et s’est rencontré. J’ai découvert qu’il était à fond dans l’artwork au lycée et on s’est tout de suite bien entendu, on était sur la même longueur d’onde. J’ai fait une peinture pour le clip de « Jesus Walks » et après, on est devenus assez copains. La fois d’après, je l’ai appelé quand je suis allé New York et il m’a dit de passer le voir en studio. Common était aussi là, ils bossaient sur « Be »… je suis resté un moment assis là en train de les regarder bosser, c’était vraiment cool… t’imagines ? Une autre histoire marrante, c’est celle de la pub Ecko de Method Man. Ca ne se voit pas mais il a des hanches trop grandes : quand on a fait la séance photo, aucun pantalon ne lui allait… c’était l’impasse… et puis quelqu’un a eu l’idée de lui filer un gros sticker pour planquer son slip – vu qu’il allait garder le pantalon aux chevilles -, et c’était une bonne idée, ça rendait super bien. Remarque, faut aussi que le mec soit cool, tout le monde n’aime pas être photographié sans son froc.




